Eau, urbanisme, infrastructures et territoires : intégrer les scénarios climatiques avant qu’ils ne deviennent des coûts publics
Au Maroc, le changement climatique n’est plus un risque lointain à inscrire dans les stratégies à long terme. Il influence déjà la disponibilité de l’eau, la productivité agricole, le fonctionnement des villes, la santé des populations, la stabilité des écosystèmes et la durabilité des infrastructures.
Dans ce contexte, une question devient centrale pour les décideurs publics :
Les investissements engagés aujourd’hui seront-ils encore adaptés aux conditions climatiques de 2040, 2050 ou 2080 ?
Une route, un barrage, un réseau d’assainissement, un hôpital, une école, une zone industrielle ou un nouveau quartier peuvent rester en service pendant plusieurs décennies. Leur conception ne peut donc plus reposer exclusivement sur les observations météorologiques passées.
Elle doit intégrer les évolutions climatiques probables pendant toute leur durée de vie.
La Direction générale de la météorologie produit déjà des données, des indices et des simulations climatiques permettant d’étudier les évolutions des températures, des précipitations, des sécheresses et des phénomènes extrêmes. Elle réalise également des scénarios climatiques à haute résolution et fournit des projections adaptées aux besoins des secteurs socioéconomiques.
L’enjeu consiste désormais à faire de ces informations une composante systématique de la décision publique.
Le Maroc dispose déjà d’un cadre stratégique pour l’adaptation
La planification de l’adaptation climatique au Maroc s’appuie notamment sur :
- la Contribution déterminée au niveau national, ou CDN ;
- la Stratégie nationale de développement durable ;
- le Plan climat national ;
- le Plan national stratégique d’adaptation 2022-2030 ;
- la Stratégie nationale de gestion des risques de catastrophes 2020-2030 ;
- le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 ;
- les plans de développement régionaux ;
- les plans territoriaux de lutte contre le changement climatique ;
- les Plans d’adaptation et de développement climato-résilient élaborés dans plusieurs régions.
Le Plan national stratégique d’adaptation 2022-2030 vise notamment à orienter les actions nécessaires pour adapter les territoires marocains aux changements climatiques et renforcer la résilience des écosystèmes ainsi que des secteurs économiques et sociaux.
Des Plans d’adaptation et de développement climato-résilient ont par ailleurs été élaborés pour plusieurs régions, dont Souss-Massa, Marrakech-Safi, l’Oriental et Béni Mellal-Khénifra. Ces documents territorialisent les risques et proposent des actions adaptées aux caractéristiques de chaque région.
Le défi principal n’est donc plus l’absence totale de stratégies.
Il réside dans leur traduction effective dans :
- les plans de développement régionaux ;
- les programmes d’action communaux ;
- les schémas directeurs d’aménagement ;
- les documents d’urbanisme ;
- les cahiers des charges ;
- les budgets publics ;
- les contrats de gestion déléguée ;
- les études d’impact ;
- les marchés de travaux et d’infrastructures.
Pourquoi les collectivités marocaines doivent-elles utiliser des hypothèses climatiques communes ?
Un même territoire peut être concerné simultanément par plusieurs projets publics : voirie, assainissement, logement, agriculture, eau potable, zones d’activités, équipements sociaux ou protection contre les inondations.
Or, si chaque administration, bureau d’études ou maître d’ouvrage utilise des données différentes, plusieurs incohérences peuvent apparaître.
Par exemple :
- un réseau d’assainissement peut être dimensionné à partir des précipitations historiques ;
- un plan d’aménagement peut autoriser la construction dans une zone exposée au ruissellement futur ;
- un espace vert peut être conçu avec des espèces fortement consommatrices d’eau ;
- une zone industrielle peut être développée sans sécurisation suffisante de ses besoins hydriques ;
- un hôpital peut être construit sans évaluation du confort thermique lors des futures vagues de chaleur ;
- une route peut être conçue sans considérer l’évolution des températures extrêmes, des crues ou de l’érosion.
Ces décisions peuvent être conformes aux pratiques techniques habituelles tout en étant insuffisamment adaptées au climat futur.
L’utilisation d’hypothèses climatiques communes permettrait de renforcer :
La cohérence territoriale
Les communes, régions, agences urbaines, agences de bassins hydrauliques et services déconcentrés travailleraient sur des bases climatiques compatibles.
La comparabilité des projets
Les différentes options d’investissement pourraient être évaluées selon des horizons et des scénarios similaires.
La transparence
Les hypothèses retenues seraient clairement indiquées dans les études, les décisions et les marchés publics.
La prévention des investissements inadaptés
Les autorités publiques pourraient limiter le risque de construire des équipements qui devront être renforcés, rénovés ou remplacés prématurément.
La continuité des services essentiels
L’eau potable, l’électricité, la mobilité, la santé, l’assainissement et la protection civile pourraient être évalués dans des conditions climatiques plus sévères.
Le Maroc est particulièrement concerné par le risque hydrique
L’adaptation climatique au Maroc est indissociable de la question de l’eau.
Le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 vise à accélérer les investissements nécessaires pour renforcer l’alimentation en eau potable, soutenir l’irrigation et améliorer la résilience face au stress hydrique.
Cependant, la réponse ne peut pas se limiter à augmenter l’offre par la construction de barrages, de stations de dessalement ou d’infrastructures de transfert.
La planification publique doit également agir sur la demande, les usages et l’organisation territoriale.
Elle doit notamment examiner :
- la compatibilité entre les projets urbains et les ressources hydriques disponibles ;
- les pertes dans les réseaux de distribution ;
- la réutilisation des eaux usées traitées ;
- la collecte des eaux pluviales ;
- l’efficacité de l’irrigation ;
- la préservation des nappes phréatiques ;
- l’arbitrage entre les usages domestiques, agricoles, industriels et touristiques ;
- la protection des bassins versants ;
- l’évolution future des sécheresses et de l’évapotranspiration.
Les politiques d’économie d’eau dans l’irrigation ont déjà conduit à la modernisation d’importantes superficies agricoles, notamment par l’utilisation de systèmes plus performants. Néanmoins, l’amélioration de l’efficacité technique doit être accompagnée d’une gouvernance rigoureuse afin que les économies réalisées ne soient pas annulées par l’extension des surfaces irriguées ou par l’augmentation globale des prélèvements.
L’urbanisation doit intégrer la chaleur, l’eau et les risques naturels
Les villes marocaines concentrent une part croissante de la population, des investissements et des activités économiques. Cette concentration augmente également leur exposition aux inondations, aux vagues de chaleur, au ruissellement, à la pollution et aux interruptions de services essentiels.
Selon les analyses de la Banque mondiale, la population urbaine du Maroc représentait plus de 60 % de la population en 2024 et pourrait atteindre environ 75 % à l’horizon 2050. Les villes concentreraient également une part très importante du produit intérieur brut et de l’investissement national.
Dans ce contexte, l’adaptation doit devenir un critère structurant de l’aménagement urbain.
Réduire les îlots de chaleur
Les nouveaux quartiers devraient prévoir :
- davantage d’arbres et d’espaces ombragés ;
- des espèces végétales adaptées au climat local ;
- des sols perméables ;
- une meilleure circulation de l’air ;
- des matériaux moins absorbants ;
- des espaces publics accessibles pendant les épisodes de chaleur ;
- une conception bioclimatique des bâtiments.
La végétalisation ne doit toutefois pas être abordée comme une action décorative. Elle doit être accompagnée d’une analyse des besoins en eau, du choix des espèces, de la qualité des sols et des capacités d’entretien.
Repenser la gestion des eaux pluviales
L’urbanisation et l’imperméabilisation accélèrent le ruissellement et augmentent les risques d’inondation.
Une planification résiliente doit favoriser :
- l’infiltration des eaux pluviales ;
- les bassins de rétention ;
- la restauration des oueds et zones naturelles d’expansion des crues ;
- la désimperméabilisation ;
- la protection des zones à risque ;
- l’entretien des réseaux d’assainissement ;
- les systèmes d’alerte et de surveillance.
L’objectif ne doit plus être uniquement d’évacuer rapidement l’eau, mais également de la retenir, l’infiltrer, la stocker et, lorsque cela est possible, la réutiliser.
Les infrastructures publiques doivent être conçues pour leur climat réel d’exploitation
Un ouvrage conçu aujourd’hui pourra être exploité sous un climat très différent de celui observé lors de sa construction.
Les cahiers des charges publics devraient donc demander explicitement aux concepteurs d’évaluer :
- l’évolution des températures moyennes et extrêmes ;
- les vagues de chaleur ;
- les précipitations intenses ;
- les crues ;
- les sécheresses ;
- l’érosion ;
- les mouvements de terrain ;
- l’exposition littorale ;
- la disponibilité future de l’eau ;
- la sensibilité des matériaux et des équipements.
Cette exigence devrait être proportionnelle à la criticité de l’infrastructure.
Une place publique facilement réaménageable ne nécessite pas la même approche qu’un barrage, un hôpital, une station de traitement des eaux, un port ou une infrastructure électrique.
Plus un projet est coûteux, durable, difficilement réversible ou essentiel à la population, plus l’évaluation climatique doit être prudente.
Planifier à partir de plusieurs scénarios plutôt que rechercher une prévision unique
Les scénarios climatiques ne fournissent pas une image certaine et unique de l’avenir.
Ils présentent plusieurs trajectoires possibles selon l’évolution des émissions mondiales, les politiques mises en œuvre et les dynamiques climatiques.
L’incertitude ne doit pas être utilisée comme une raison pour retarder l’action.
Elle doit conduire les décideurs à privilégier des mesures robustes, utiles dans plusieurs situations possibles.
La question à poser n’est pas seulement :
Quel est le scénario le plus probable ?
Elle doit également être :
Quelles seraient les conséquences humaines, économiques et territoriales si le scénario retenu était trop optimiste ?
Une solution robuste peut parfois coûter davantage lors de l’investissement initial, mais éviter :
- des dommages futurs ;
- des interruptions de service ;
- des travaux correctifs ;
- une reconstruction prématurée ;
- des pertes économiques ;
- une exposition accrue des populations vulnérables.
Sept priorités pour les collectivités territoriales marocaines
1. Réaliser un diagnostic territorial des risques climatiques
Chaque région, province, préfecture ou commune devrait identifier :
- les aléas climatiques ;
- les populations exposées ;
- les infrastructures critiques ;
- les secteurs économiques sensibles ;
- les écosystèmes vulnérables ;
- les capacités institutionnelles disponibles.
Les plans régionaux d’adaptation utilisent déjà une démarche fondée sur l’analyse des aléas, de l’exposition, de la vulnérabilité et du risque.
2. Intégrer le climat dans les documents de planification
Les résultats du diagnostic doivent être traduits dans les plans de développement, les documents d’urbanisme, les programmes d’action et les budgets.
L’adaptation ne doit pas rester dans un rapport séparé sans influence sur les décisions foncières et financières.
3. Définir des horizons temporels cohérents
Un projet prévu pour durer jusqu’en 2070 ne peut pas être évalué uniquement à partir du climat actuel ou d’un horizon 2030.
4. Évaluer les investissements selon plusieurs scénarios
Les études devraient tester les performances des projets sous des hypothèses modérées, sévères et extrêmes.
5. Introduire des critères climatiques dans la commande publique
Les appels d’offres devraient préciser :
- les données climatiques à utiliser ;
- les horizons de projection ;
- les scénarios retenus ;
- les exigences de résilience ;
- les indicateurs de performance ;
- les modalités de révision du projet.
6. Prioriser les mesures sans regret
Certaines actions produisent des bénéfices même lorsque l’ampleur exacte du changement climatique demeure incertaine :
- réduction des fuites d’eau ;
- efficacité énergétique ;
- protection des sols ;
- végétalisation adaptée ;
- systèmes d’alerte ;
- amélioration de l’assainissement ;
- protection des bassins versants ;
- renforcement de la maintenance ;
- préservation des zones inondables ;
- amélioration des données climatiques.
7. Mesurer les résultats
Une politique d’adaptation doit disposer d’indicateurs précis, par exemple :
- volume d’eau économisé ou réutilisé ;
- population protégée contre les inondations ;
- superficie désimperméabilisée ;
- réduction des températures dans certains quartiers ;
- taux de couverture des systèmes d’alerte ;
- nombre d’infrastructures critiques évaluées ;
- dommages économiques évités ;
- continuité des services pendant les événements extrêmes.
Une gouvernance climatique territoriale à renforcer
L’adaptation implique de nombreux acteurs :
- collectivités territoriales ;
- départements ministériels ;
- agences urbaines ;
- agences de bassins hydrauliques ;
- Direction générale de la météorologie ;
- services de la protection civile ;
- opérateurs de l’eau et de l’électricité ;
- établissements publics ;
- universités ;
- bureaux d’études ;
- entreprises ;
- associations ;
- populations locales.
La difficulté ne réside pas uniquement dans la disponibilité des connaissances techniques.
Elle concerne aussi :
- le partage des données ;
- la coordination entre institutions ;
- la clarification des responsabilités ;
- la mobilisation des financements ;
- l’intégration des risques dans les budgets ;
- le suivi des projets ;
- la participation citoyenne.
Les plans territoriaux récents, comme celui de Souss-Massa, insistent précisément sur la coordination entre les stratégies nationales, les plans régionaux, les programmes sectoriels et les parties prenantes locales.
L’adaptation est aussi une question de finances publiques
Ne pas intégrer les risques climatiques dès la conception crée une dette d’adaptation.
Une économie réalisée aujourd’hui peut entraîner demain :
- des travaux supplémentaires ;
- une baisse de la durée de vie des ouvrages ;
- des indemnisations ;
- des pertes d’activité ;
- une interruption des services ;
- une augmentation des dépenses sociales ;
- une reconstruction plus coûteuse.
L’analyse économique d’un projet public devrait donc considérer son coût global pendant toute sa durée de vie, et non uniquement son coût initial.
Elle devrait comparer :
- le coût de l’investissement adapté ;
- les dommages potentiels en l’absence d’adaptation ;
- le coût futur de modification ou de remplacement ;
- les bénéfices sociaux et environnementaux ;
- la valeur de la continuité du service public.
La Banque mondiale considère la rareté de l’eau, la résilience aux inondations et la gouvernance comme des priorités structurantes de l’action climatique au Maroc.
Vers un référentiel marocain commun pour la planification climatique
Le Maroc gagnerait à renforcer progressivement un référentiel national précisant, selon les catégories de projets :
- les données climatiques de référence ;
- les projections à utiliser ;
- les scénarios recommandés ;
- les horizons temporels ;
- les méthodes d’analyse des risques ;
- les niveaux de prudence attendus ;
- les indicateurs de résilience ;
- les règles de réévaluation périodique.
Ce référentiel ne remplacerait pas l’expertise locale.
Il fournirait une base commune, tout en permettant l’adaptation aux réalités de chaque territoire : zones littorales, montagnes, oasis, grandes métropoles, plaines agricoles ou territoires arides.
La Direction générale de la météorologie dispose déjà des compétences nécessaires pour produire et affiner des scénarios climatiques à haute résolution. Le développement de ces services climatiques constitue une base essentielle pour éclairer les décisions publiques et sectorielles.
Conclusion : passer de la gestion de crise à l’anticipation
Au Maroc, l’adaptation climatique ne doit plus être perçue comme une politique environnementale secondaire.
Elle constitue une condition de :
- sécurité hydrique ;
- sécurité alimentaire ;
- protection des populations ;
- continuité des services publics ;
- compétitivité économique ;
- stabilité des territoires ;
- efficacité des investissements publics.
Le pays dispose déjà de stratégies, d’institutions, de données climatiques et d’expériences territoriales.
L’étape suivante consiste à intégrer systématiquement ces connaissances dans chaque décision importante d’aménagement et d’investissement.
La meilleure infrastructure n’est pas seulement celle qui répond aux besoins actuels. C’est celle qui restera fonctionnelle, sûre et économiquement soutenable dans le climat de demain.
L’enjeu n’est donc plus uniquement de réparer les conséquences des sécheresses, des inondations ou des vagues de chaleur.
Il est de planifier des territoires capables de les anticiper.
Références principales utilisées
- Ministère de la Transition énergétique et du Développement durable — politiques climatiques, Stratégie nationale de développement durable et planification de l’adaptation.
- Plan national stratégique d’adaptation 2022-2030 — cadre national d’adaptation des territoires, des écosystèmes et des secteurs économiques.
- Plans d’adaptation et de développement climato-résilient des régions Souss-Massa, Marrakech-Safi, Oriental et Béni Mellal-Khénifra.
- Direction générale de la météorologie — données climatologiques, suivi de la sécheresse et scénarios climatiques à haute résolution.
- Ministère de l’Équipement et de l’Eau — Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027.
- Banque mondiale — Rapport sur le climat et le développement du Maroc, résilience urbaine, rareté de l’eau et risques d’inondation.

