Décarbonation au Maroc : pourquoi les émissions augmentent-elles malgré l’essor des énergies renouvelables ?

Les derniers indicateurs détaillés publiés par le ministère recensent environ 5,44 GW de capacités renouvelables installées. Pourtant, ses émissions nettes de gaz à effet de serre ont augmenté d’environ 35,5 % entre 2010 et 2022.

Ce constat ne signifie pas que les investissements réalisés dans le solaire, l’éolien ou l’efficacité énergétique ont échoué.

Il révèle une réalité plus complexe : la demande énergétique, l’activité industrielle, les transports et l’urbanisation progressent encore plus rapidement que le remplacement des sources fossiles.

Pour évaluer correctement la trajectoire marocaine, il faut donc distinguer trois niveaux:

  • les projets réalisés et en exploitation ;
  • les initiatives en cours de déploiement ;
  • les programmes annoncés ou encore en phase préparatoire.

Le chiffre qui résume le défi marocain

Selon le Rapport national d’inventaire transmis par le Maroc à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, les émissions nettes nationales — secteur de l’utilisation des terres et de la foresterie compris — sont passées de :

  • 72,95 millions de tonnes équivalent CO₂ en 2010 ;
  • à 98,87 millions de tonnes équivalent CO₂ en 2022.

Cela représente une hausse cumulée d’environ 35,5 %, soit un rythme annuel moyen proche de 2,6 %. Le secteur de l’énergie reste la principale source d’émissions nationales. (UNFCCC)

Cette progression montre qu’il existe un décalage entre :

  • la vitesse de développement des solutions bas carbone ;
  • et la croissance de la demande économique et énergétique.

Autrement dit, les énergies renouvelables permettent déjà d’éviter des émissions supplémentaires, mais elles n’ont pas encore entraîné une diminution absolue de l’empreinte carbone nationale.

1. Ce que le Maroc a déjà réalisé

Plus de 5,4 GW de capacités renouvelables

Selon les indicateurs officiels publiés pour 2024, le Maroc disposait d’environ :

Contenu de l’article
(Mem.gov.ma)

Ces chiffres représentent des capacités installées, et non la quantité d’électricité effectivement produite pendant l’année. (Mem.gov.ma)

Cette distinction est fondamentale.

Un mégawatt solaire ou éolien ne produit pas en permanence. La part des renouvelables dans la capacité du système électrique ne doit donc pas être confondue avec leur part dans la production réelle.

L’objectif marocain de plus de 52 % concerne d’ailleurs la part des renouvelables dans la capacité électrique installée à l’horizon 2030, et non une part déjà atteinte dans la production nationale.

Une ouverture progressive au secteur privé

La loi n° 13-09 a favorisé le développement de projets privés de production renouvelable permettant, selon les conditions réglementaires et les modalités d’accès au réseau, d’approvisionner des consommateurs industriels.

Pour l’éolien, le ministère recensait notamment :

  • 23 projets autorisés ;
  • 10 projets en exploitation ;
  • 921 MW en exploitation dans le cadre de cette loi. (Mem.gov.ma)

Cette évolution est stratégique pour les entreprises marocaines, car elle permet progressivement de rapprocher la politique énergétique nationale des besoins réels de décarbonation industrielle.

2. L’ONCF : un exemple opérationnel de transition bas carbone

Le secteur ferroviaire constitue l’un des exemples les plus documentés de décarbonation d’un opérateur public marocain.

En 2024, l’ONCF déclarait que :

  • 90 % de ses trains électriques circulaient à l’énergie verte ;
  • ses émissions avaient diminué de 26 % par rapport à 2023 ;
  • son bilan carbone atteignait environ 219000 tonnes équivalent CO₂ en 2024, contre 297000 tonnes l’année précédente ;
  • l’intensité carbone du transport de voyageurs était de 5,71 g CO₂ par passager-kilomètre ;
  • celle du transport de marchandises était de 13,02 g CO₂ par tonne-kilomètre.
  • l’objectif de neutralité carbone en 2035 (ONCF)

(Ces chiffres sont toujours valides comme résultats 2024 publiés par l’ONCF)

Ces indicateurs proviennent du reporting ESG de l’opérateur. Leur comparaison doit donc tenir compte :

  • du périmètre organisationnel retenu ;
  • des scopes comptabilisés ;
  • des facteurs d’émission utilisés ;
  • des éventuelles évolutions méthodologiques.

Malgré cette réserve, l’expérience de l’ONCF montre qu’une stratégie de décarbonation peut combiner :

  • achat d’électricité renouvelable ;
  • écoconduite ;
  • efficacité énergétique ;
  • photovoltaïque dans les bâtiments ;
  • certifications ISO 14001 et ISO 50001 ;
  • finance verte ;
  • suivi annuel des émissions.

3. La décarbonation devient une politique industrielle

Le Maroc ne limite plus sa transition énergétique aux grandes centrales renouvelables.

La décarbonation entre désormais dans :

  • les procédés industriels ;
  • les équipements ;
  • l’écoconception ;
  • l’efficacité énergétique ;
  • l’autoproduction ;
  • la réduction des déchets ;
  • le suivi numérique des consommations.

Le programme TATWIR – Croissance verte

Le programme TATWIR accompagne les TPME industrielles souhaitant développer des procédés et des produits moins carbonés.

Il prévoit notamment :

  • une prime d’investissement pouvant atteindre 30 % pour certains équipements ;
  • une prise en charge pouvant aller jusqu’à 80 % des prestations de conseil pour les PME ;
  • jusqu’à 90 % pour les TPE.

Les prestations éligibles peuvent couvrir les audits énergétiques, les diagnostics environnementaux, la mise en conformité, les systèmes de suivi de la performance énergétique ou l’analyse environnementale des produits. (Ministère de la Communication)

Cette orientation est essentielle, car la compétitivité carbone d’un produit ne dépend pas uniquement du mix électrique national.

Elle dépend également :

  • de l’efficacité des machines ;
  • des combustibles utilisés ;
  • du rendement des procédés ;
  • des matières premières ;
  • des taux de recyclage ;
  • de la qualité des données collectées.

Une limite à corriger

Les informations publiques décrivent précisément les aides disponibles, mais elles restent moins détaillées sur :

  • le nombre de projets effectivement achevés ;
  • les MWh réellement économisés ;
  • les tonnes de CO₂ réduites ;
  • le coût de réduction par tonne ;
  • la pérennité des économies après financement.

Un tableau de bord public consolidé renforcerait donc la crédibilité et l’efficacité du programme.

4. Le paradoxe marocain : pourquoi les émissions continuent-elles d’augmenter ?

La croissance de la demande

Le développement économique entraîne une augmentation de :

  • la consommation électrique ;
  • la mobilité ;
  • la construction ;
  • l’activité industrielle ;
  • la production de déchets.

Une partie des nouvelles capacités renouvelables sert donc à répondre à une demande supplémentaire, et non uniquement à remplacer une production fossile existante.

Le poids persistant des combustibles fossiles

Malgré l’essor du solaire et de l’éolien, les combustibles fossiles continuent d’occuper une place importante dans le système énergétique.

Tant que les centrales les plus carbonées ne sont pas progressivement remplacées, reconverties ou moins sollicitées, les renouvelables peuvent réduire l’intensité du mix sans provoquer immédiatement une baisse absolue des émissions.

Le réseau et le stockage

La réussite de la transition dépend aussi de la capacité du réseau à intégrer une production variable.

Le développement de nouvelles centrales doit être synchronisé avec :

  • les lignes électriques ;
  • les postes de transformation ;
  • le stockage ;
  • les stations de transfert d’énergie par pompage ;
  • la gestion de la demande ;
  • les interconnexions internationales.

Sans ces infrastructures, une partie du potentiel renouvelable risque de ne pas être utilisée de manière optimale.

Les émissions dépassent le seul secteur électrique

La décarbonation du mix électrique ne réduit pas automatiquement les émissions :

  • du transport routier ;
  • des cimenteries ;
  • de l’agriculture ;
  • des décharges ;
  • des procédés chimiques ;
  • de la consommation de combustibles industriels.

Le Maroc doit donc passer d’une stratégie principalement centrée sur l’électricité renouvelable à une politique de transformation de l’ensemble de l’économie.

5. Hydrogène vert : ambition industrielle ou résultats encore prospectifs ?

L’Offre Maroc pour l’hydrogène vert constitue l’un des programmes les plus ambitieux annoncés par le Royaume.

En juin 2025, les autorités indiquaient que six consortiums avaient été sélectionnés pour développer sept projets représentant potentiellement :

  • environ 20 GW d’énergies renouvelables ;
  • 10 GW d’électrolyse ;
  • près de 8 millions de tonnes de produits verts et de dérivés de l’hydrogène.

Les débouchés envisagés comprennent notamment :

  • l’ammoniac vert ;
  • les carburants de synthèse ;
  • l’acier vert.

En septembre 2025, la phase préliminaire du projet Chbika 1 avait été achevée. Des contrats préliminaires de réservation foncière avaient également été autorisés pour six projets, associés à un investissement annoncé d’environ 319 milliards de dirhams. (Maroc)

Ces annonces sont stratégiques, mais une distinction doit être maintenue :

Les capacités annoncées ne sont pas encore des installations industrielles pleinement construites et opérationnelles.

À ce stade, une grande partie des projets demeure en phase :

  • d’études avancées ;
  • de réservation foncière ;
  • de préparation contractuelle ;
  • de planification électrique, portuaire et hydrique.

Leur impact réel sur les émissions ne pourra donc être évalué qu’après leur mise en service.

6. Le CBAM change les règles de la compétitivité industrielle

Depuis le 1er janvier 2026, le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières est entré dans son régime définitif. Il vise à appliquer un coût carbone aux émissions incorporées dans certaines marchandises importées dans l’Union européenne. (Taxation and Customs Union)

L’obligation juridique de déclarer les émissions et de restituer les certificats incombe principalement au déclarant CBAM établi dans l’Union européenne.

Mais les producteurs marocains concernés doivent être capables de transmettre à leurs clients européens des données fiables sur :

  • les quantités produites ;
  • les combustibles consommés ;
  • l’électricité utilisée ;
  • les facteurs d’émission ;
  • les émissions directes ;
  • les précurseurs incorporés ;
  • les justificatifs relatifs à un éventuel prix carbone payé.

La première déclaration annuelle couvrant les importations de 2026 devra être déposée par les importateurs concernés au plus tard le 30 septembre 2027, avec restitution des certificats correspondants. (Taxation and Customs Union)

Pour les entreprises marocaines, le véritable risque ne réside donc pas uniquement dans le coût carbone.

Il réside aussi dans l’incapacité à :

  • mesurer les émissions ;
  • documenter les calculs ;
  • conserver les justificatifs ;
  • transmettre les informations dans les délais ;
  • préparer la vérification.

Les grands groupes disposent généralement de plus de ressources pour répondre à ces exigences. Les PME exportatrices risquent, en revanche, de rencontrer davantage de difficultés techniques et financières.

7. La CDN 3.0 : le cadre climatique national de référence

Le Maroc a soumis sa CDN 3.0 le 30 septembre 2025. La version officielle disponible sur le portail de la CCNUCC a été mise en ligne ou actualisée en avril 2026. Elle couvre la période 2026-2035 et renforce notamment :

  • l’ambition d’atténuation ;
  • la prise en compte de nouveaux gaz ;
  • la réduction progressive de la production et de l’utilisation du charbon ;
  • l’efficacité énergétique ;
  • l’adaptation et la résilience ;
  • les besoins de financement climatique.

La CDN 3.0 est désormais le cadre climatique national de référence, et non simplement une nouvelle contribution déposée.

8. Quatre priorités pour 2026-2030

1. Mesurer les résultats plutôt que les annonces

Le Maroc gagnerait à publier annuellement :

  • les émissions réduites et vérifiées ;
  • les émissions évitées ;
  • la production renouvelable réelle ;
  • les MWh économisés ;
  • les projets effectivement achevés ;
  • le coût moyen de réduction d’une tonne de CO₂.

2. Préparer une trajectoire crédible de réduction des énergies fossiles

Cette trajectoire devrait intégrer :

  • la sécurité d’approvisionnement ;
  • la reconversion des installations ;
  • le stockage ;
  • les impacts sociaux ;
  • la transition des territoires concernés.

3. Donner aux PME les moyens de répondre au CBAM

Les entreprises exportatrices ont besoin de :

  • calculateurs conformes aux méthodes européennes ;
  • facteurs d’émission nationaux fiables ;
  • audits carbone subventionnés ;
  • systèmes numériques de collecte ;
  • accompagnement à la vérification ;
  • formations sectorielles.

4. Synchroniser production, réseau et stockage

Le développement des renouvelables doit être coordonné avec celui :

  • des lignes électriques ;
  • des interconnexions ;
  • des batteries ;
  • des STEP ;
  • de la flexibilité industrielle ;
  • de la gestion intelligente de la demande.

Conclusion

Le Maroc ne se trouve plus au commencement de sa transition énergétique.

Il dispose déjà :

  • de plusieurs gigawatts de capacités renouvelables ;
  • d’un cadre juridique structurant ;
  • d’opérateurs expérimentés ;
  • de programmes d’accompagnement industriel ;
  • d’une ambition importante dans l’hydrogène vert ;
  • d’une CDN 3.0 déposée auprès de la CCNUCC en septembre 2025. (UNFCCC)

Mais la prochaine étape sera plus exigeante.

Le succès ne pourra plus être mesuré uniquement en :

  • mégawatts installés ;
  • milliards de dirhams annoncés ;
  • projets sélectionnés ;
  • objectifs fixés pour 2030 ou 2050.

Il devra être mesuré par :

la réduction vérifiable de l’intensité carbone des produits, puis par une diminution durable des émissions absolues, tout en préservant la compétitivité industrielle et les exportations marocaines.

Et vous ?

Le CBAM européen accélérera-t-il la modernisation de l’industrie marocaine, ou risque-t-il de devenir une nouvelle barrière pour les PME exportatrices ?

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